Echec… et maths

RATE
Encore raté : votre candidature n’a pas été retenue.
Et en toute honnêteté, juste entre nous, vous avez à cet instant précis quelques termes bien bien plus fleuris et imagés sur le bout des lèvres :

INSULTES

Pourtant, comme nous allons le voir, il y a hélas sans doute une logique à tout cela…

En me promenant comme tout un chacun, j’ai récemment été interpellé par ce panneau de signalisation, que vous aussi n’avez sans doute pas manqué de croiser : stationnement interdit hors case

INTERDIT

Il m’a interpellé, car il m’a fait penser à ces très nombreuses pratiques de recrutement qui consistent hélas à vouloir faire rentrer coûte que coûte le candidat dans la statistique, dans une case. Quitte à employer un chausse-pied pour l’y faire tenir tant il se montre si peu coopératif. Cette case s’appelle aussi ‘moule’, ‘filtre’, ‘profil type’, ‘grille de lecture’.

Que voulez-vous, le français est par nature Cartésien ! Ou aime à se représenter et se croire comme tel.

D’abord, on le forme (longuement s’il vous plaît) à la dissertation en 3 parties (thèse, antithèse… foutaise) : « votre plan manque de rigueur ». « Il manque une troisième partie »

Ensuite, on l’incite à structurer et ordonner ses idées plutôt que d’en multiplier le nombre et d’en renforcer la dimension innovante : « des idées, mais tout cela est à structurer »

Pour poursuivre, on conditionne son accès à de nombreuses voies de formation à son excellence en mathématiques. Dans certains cas, on se demande toujours, à la réflexion, pourquoi…

FRANCE

Le recruteur français, français avant tout, a donc un lourd héritage à porter, un inconscient culturel à perpétuer. Et il ne va, en toute logique, pas s’en priver. De génération en génération.

Toute semble reposer sur 3 piliers et un algorithme, comme autant de critères de réassurance.
Hélas ils pourraient fort bien s’avérer erronés et imparfaits, mais nous y reviendrons juste après.

Mais avant, regardons tout cela de plus près.

1er Pilier : le diplôme (cela faisait longtemps…)

SESAME

Entendu : « Il sort de telle école, tout de même, donc… ». « Sa formation est un gage d’excellence »

A première vue : cela permet de cantonner sa recherche et sa chasse via le réseau des anciens, ce qui est tout de même bien pratique. Si un diplômé de la fameuse école n’est pas intéressé, il nous renverra vers un camarade de promo, et le tour est joué !

Mais à bien y regarder : rentrer dans certaines formations est plus ardu que d’en sortir. De plus, avec les parcours à la carte proposés aujourd’hui, rien ne ressemble moins à un diplômé qu’un autre pourtant issu de la même école ! Parcours à l’étranger, apprentissage, crédits obtenus…

C’est dépassé car : vaut-il finalement mieux sortir 5ème de la 6ème école (selon on ne sait quel classement objectif d’ailleurs) ou 300ème de la 4ème ? Je vous laisse à cet intéressant sujet de réflexion.

2ème pilier : l’expertise du secteur d’activité

"100% Expert" Cachet (bleu)

Entendu : « Il me faut un pro : de l’automobile / de l’industrie / de l’agro-alimentaire, de l’hôtellerie… » Etc…

A première vue : quelle bonne idée de s’adresser à un expert du secteur, qui en connaît et en maîtrise tant les enjeux que les subtilités. Il sera tout de suite dans le bain.

Mais à bien y regarder : on encourage par un excès d’expertise le mercenariat. Je sais que je suis expert de mon domaine, la fidélité à l’entreprise est un concept qui me laisse totalement indifférent. Je me monnaye tous les 2 ans au plus offrant du secteur. Ma rémunération devient progressivement déconnectée de ma valeur ajoutée.

C’est dépassé car : les parcours ne sont plus linéaires ni au sein de l’entreprise ni au sein d’un même secteur. Les compétences acquises et développées telles que le leadership, le management d’un centre de profit, l’animation d’un projet sont fort heureusement transposables dans de multiples contextes et organisations.

3ème pilier : la maîtrise de la fonction.

SPECIALISTES

Entendu : « vous avez 15 années d’expérience réussie en tant que DAF, DRH, Directeur des Ventes… ». « Nous recherchons un spécialiste de la restructuration, de la fusion d’entités… »

A première vue : « ce candidat a un vrai métier, il maîtrise son sujet, il est (là encore) prêt à l’emploi. Cette crédibilité, cette légitimité ne peut que plaire ».

Mais à bien y regarder : sommes-nous nés DAF ou DRH ou Directeur des Ventes ? Etions-nous prédestinés à ce métier, comme tombés dans la marmite lorsque nous étions petits ?

C’est dépassé (la potion est amère oserais-je, en rapport à la marmite) car : les parcours d’aujourd’hui alternent métiers opérationnels et métiers fonctionnels, dans des grandes et moins grandes entreprises, dans de contextes de croissance ou de restructuration.

L’algorithme

ALGORITHME

C’est le logiciel, la matrice, la base de calcul inconsciente, profondément ancrée dans bien des esprits.

Je dirais même ‘encrée’ tant elle semble noircir le champ des possibles: la réussite d’hier ferait celle de demain. Le passé professionnel permettrait de prédire le futur. D’où cette folle envie de se raccrocher au fameux CV, qui n’est finalement qu’une description sans relief de ce que l’on a fait (plus ou moins bien) hier. Ou d’imaginer quantité de tests que l’on voudrait prédictifs.

Si vous le voulez bien, soyons sérieux un instant et demandons-nous si raconter vos superbes vacances de l’an dernier va vous permettre d’en passer d’excellentes l’été prochain ? N’oublions pas non plus, selon ce célèbre précepte managérial, que tout individu tend à s’élever vers son niveau d’incompétence.

Il y a donc un bug, une faille de sécurité dans le logiciel.

Tant qu’à être féru de logique et de mathématiques, rappelons-nous plutôt des systèmes d’équations à plusieurs inconnues (dont certains, si ma mémoire est bonne, ne pouvaient être résolus / ou à contrario acceptaient plusieurs solutions)…

EQUATIONS

Car à force de vouloir mettre ses candidats dans des cases, de préférence ordonnées et numérotées, le recruteur risque bien, à force de maladresse, de finir mis en boîte… et de terminer au placard. En un mot, cela sent le sapin !

Pour ne pas dire, au risque de trop en faire, qu’il semble parfois lui ‘manquer une case’.

Sachons passer des sciences dures aux sciences humaines. Le recrutement est une rencontre : une de celles qui précisément ne se quantifie pas, ou si peu, et ne se laisse pas modéliser aussi facilement. N’en déplaise à ceux qui n’en finissent plus de fantasmer sur ce sujet.

Rappelons-nous aussi que les grandes découvertes trouvent presque toutes leur origine dans une certaine prise de risque assumée, une remise en question de la pensée dominante, des paradigmes.

Cessons d’occulter la courbe de progression, l’effet d’expérience, les capacités d’assimilation.

COURBE APPRENTISSAGE

Aurions-nous oublié, ce qui serait un comble au vu de l’actualité, le principe de formation tout au long de la vie ? Pas à pas.

En tant que chargé de recrutement, directeur du recrutement ou plus récemment DRH, j’ai rarement regretté d’avoir fait vers le candidat ce petit pas de plus, ou ce pas de côté.

PAS

C’est un pas-sage incontournable. Et vous en trouvez sur le blog les mille et une illustrations.

Ne pas-sons pas à côté des choses simples.

Bonne semaine à toutes et à tous, votre fidélité est précieuse.

3 thoughts on “Echec… et maths

  1. Excellent ! Vous dressez un portrait des Français très réaliste. Malheureusement pour les pauvres candidats, nous ne pouvons pas changer une culture ! Il faudra donc faire avec les absences de réponse.

  2. Article excellent et cruellement vrai. Mais la touche d’humour permet de mieux accepter cette réalité.

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